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LE DERNIER SAMOURAÏ

 
 
Le Proche-Orient après Arafat 
 
Depuis son accession à la tête de l'Organisation de libération de la Palestine, en 1969, le raïs incarne la cause de son peuple. Personnage complexe, farouchement solitaire et indépendant, il aura pendant des décennies marqué de son empreinte autocratique la vie politique d'un Proche-Orient déchiré. Longtemps contraint à l'exil, combattant converti à la paix, homme de scène plus sûrement qu'homme d'Etat, il fut aussi un homme de l'ombre. Contesté dans son propre camp, sans successeur désigné, « M. Palestine » sera longtemps resté entre la vie et la mort.  
 
Retour sur le parcours d'une figure exceptionnelle. 
 
L'aveu date de janvier 1997. Yasser Arafat gravit pour la sixième fois en moins de deux ans l'escalier d'honneur de l'Elysée. « Quand j'ai un souci, confesse-t-il tout sourire, je viens consulter le docteur Chirac. » Mais, cette fois, il aurait fallu un miracle pour que le président français et les médecins de l'hôpital Percy, à Clamart, près de Paris, sauvent le raïs agonisant. « Abou Ammar » était alors plongé dans un profond coma. Son ultime exil n'aura été qu'un bref sursis. Et le prélude à un macabre bras de fer : Israël a refusé que sa sépulture repose à Jérusalem, au pied de la mosquée d'Al-Aqsa, troisième lieu saint de l'islam, au c£ur d'un site sacré du judaïsme, le Mont du Temple. Où inhumer l'homme symbole, en moins de vingt-quatre heures, comme le veut le rite musulman ? L'Etat hébreu, qui redoute des émeutes incontrôlables, a exclu la Cisjordanie, mais consenti à faciliter des obsèques dans la bande de Gaza. 
Arafat paraîtra-t-il « plus grand mort que vivant » ? Bien sûr, le caïd au keffieh a su élever au rang de nation un peuple dispersé et méconnu. Il a imposé à tous, Occidentaux et Arabes, la « centralité» de la cause palestinienne. Mais jamais il n'aura vraiment troqué ses oripeaux de fedayin pour le costume de l'homme d'Etat. En despote oriental agrippé à la barre d'un royaume fictif, il s'est bien gardé d'organiser sa succession. Quand on prétend incarner à soi seul la geste tragique des siens, on ne voit dans son sillage que des dévots, des ennemis et des imposteurs. Mais point d'héritiers. Certes, les mécanismes instaurés par les statuts de l'OLP et la « loi fondamentale » de l'Autorité palestinienne dessinent les contours d'un exécutif transitoire, probablement confié à Mahmoud Abbas (Abou Mazen), mais ils ne comblent en rien le vide politique et symbolique que laisse la mort du « Vieux ». Comment en outre envisager la tenue, dans les soixante jours, d'un scrutin présidentiel digne de ce nom dans la bande de Gaza, assiégée par l'armée israélienne, et dans les enclaves supposées autonomes de Cisjordanie, guère mieux loties ? 
 
 
 
Les territoires palestiniens sont-ils pour autant condamnés à sombrer dans un chaos sanglant ? Pas sûr. Selon toute vraisemblance,les islamistes radicaux du Hamas et du Jihad islamique s'abstiendront, malgré leur assise populaire, de s'engouffrer dans la brèche. Leur stratégie au long cours - investir méthodiquement le tissu social et frapper partout l'« ennemi sioniste » - méprise les aléas de la conquête d'un pouvoir au demeurant illusoire. A terme, les fantassins d'Allah peuvent miser sur les déchirements internes du Fatah, mouvement fondé naguère par Yasser Arafat, théâtre d'ambitions rivales, tiraillé entre les partisans d'une issue négociée et les adeptes de la lutte armée. 
 
 
 
Jusque dans son épilogue, la trajectoire du Vieux aura épousé le cours tumultueux de l'histoire palestinienne. A l'image de son peuple, il vivotait à Ramallah dans les décombres d'un QG à la merci des coups de boutoir de Tsahal. S'il a magnifié l'identité de destin, cet exil intérieur aura aussi terni l'aura d'un chef réduit à l'impuissance. Notamment depuis qu'il avait consenti à livrer à Israël, au printemps 2002, des combattants retranchés dans la Mouqataa. Symbole révéré mais encombrant, Arafat a de son vivant tétanisé les élites d'un peuple SDF. Les esprits téméraires qui osaient dénoncer les errements de l'autocrate û clanisme et corruption û encouraient un procès en trahison, sinon de brutales représailles. Voici que déjà les langues se délient. Dogmes et tabous se lézardent. Tout en cédant au culte dû au patriarche défunt, les dirigeants de demain devront s'extirper de l'impasse terroriste, se plier à l'exigence de transparence et assainir leurs rapports avec les « frères » arabes. Mais il faudra, en contrepartie, qu'Israël et George W. Bush, fraîchement réélu, renoncent à cette vieille chimère : hâter l'émergence d'un leadership palestinien « raisonnable » et « modéré », c'est-à-dire soumis aux volontés de l'Etat hébreu. Depuis le déclenchement de la seconde Intifada, en septembre 2000, tout prétendant adoubé par Jérusalem ou par Washington est instantanément frappé du sceau d'infamie. Un test : le « désengagement unilatéral » de Gaza. Si ses modalités suscitent une ébauche de coordination entre Israël et l'Autorité palestinienne, ce sera la preuve que, même au Proche-Orient, le pire n'est pas toujours sûr. 
 
Nul mieux qu'Arafat n'aura à ce point incarné les espoirs - souvent déçus - du « peuple sans terre ». Il suffisait autrefois qu'Abou Ammar, son nom de guerre choisi en hommage à Amar ibn Yasser, le premier martyr de l'islam, troque son keffieh contre la casquette verte de commando pour que le monde entier comprenne aussitôt qu'il redevenait le leader des fedayins, délaissant provisoirement l'improbable chemin de la paix pour s'aventurer une nouvelle fois sur l'impossible sentier de la guerre. Changeant d'apparence au gré des circonstances, passant brutalement du rire à la colère, roulant ses yeux globuleux ou les masquant derrière de grosses lunettes noires, ce personnage théâtral jouait sur tous les registres. Irascible, pointant un index accusateur vers son interlocuteur médusé ; sentimental et charmeur ; provocateur, faisant crânement le V de la victoire alors que tout semble perdu, comme à Beyrouth, l'été 1982, où, devant le rouleau compresseur de l'armée israélienne, il est contraint de reprendre la mer et le chemin de l'exil. 
Amis ou ennemis, personne n'oubliera de sitôt ce personnage déroutant, tour à tour illusionniste et jongleur, pour mieux subjuguer son public, ou encore funambule capable des rétablissements les plus spectaculaires. Homme de scène plus sûrement qu'homme d'Etat, mais aussi homme de l'ombre. Dans la clandestinité des maquis, ce résistant de la première heure a appris que la ruse était sa meilleure arme. 
 
 
 
D'où un goût prononcé pour le mystère et le secret, tous deux nimbant jusqu'à ce jour sa biographie. Même à l'heure de sa mort, nul ne peut prétendre connaître avec certitude la date et le lieu exacts de sa naissance. Comme le rappelle Xavier Baron dans son excellent livre Les Palestiniens. Genèse d'une nation, seuls l'année et le mois de la naissance d'Arafat sont unanimement admis : août 1929. Pour le reste, les versions divergent et, de son vivant, celui qui fut le symbole de plus de 3 millions de Palestiniens n'a rien fait pour leur apporter quelque éclaircissement. Au contraire. Sa biographie officielle, c'est-à-dire celle de l'OLP, a longtemps indiqué qu'il était né à Jérusalem, sixième d'une famille de sept enfants. Plus tard, l'Autorité palestinienne affirmera û dans la documentation officielle, elle aussi û que son chef est né « le 24 août 1929 dans la bande de Gaza ». Mais, en 1999, on apprend sur le site Internet - « officiel » encore ! - de l'Autorité que sa date de naissance est en fait « le 4 août 1929 à Jérusalem en Palestine »... Deux choses paraissent néanmoins sûres quant à ces origines pour le moins confuses : Rahman Abdel Raouf Arafat al-Koudwa al-Husseini appartenait, côté maternel, à la célèbre famille des al-Husseini de Jérusalem et, côté paternel, à une lignée de prospères commerçants, dont certains s'établiront au Caire. Il existe, en tout cas, dans la capitale égyptienne un acte de naissance établissant qu'Arafat y a vu le jour « en août 1929 ». Ces versions contradictoires s'expliqueraient notamment par le fait que son père, Abder Raouf, originaire de Gaza, ait attendu, pour déclarer son fils, de résider au Caire afin qu'il puisse ainsi bénéficier de l'instruction gratuite prodiguée alors en Egypte. Le petit Rahman - il choisira plus tard le surnom de Yasser (qui signifie « facile à vivre » !), donné par l'un de ses professeurs - vit ses toutes premières années dans ce pays. Puis, à la mort de sa mère, il est recueilli, à l'âge de 4 ans, à Jérusalem par la famille de cette dernière. En 1942, alors qu'il n'a que 13 ans, il retourne au Caire, où, auprès d'un cousin, le chef nationaliste palestinien Abdel Kader al-Husseini, il s'initie à l'activité politique, mais aussi au maniement des armes. Au cours de la première guerre israélo-arabe, en 1948, le cousin est tué à la tête de ses combattants, ce qui marquera fortement l'adolescent. Ce dernier ne renonce cependant pas à ses études : en 1950, portant costume-cravate, il entre à l'école de génie civil du Caire tout en animant l'Union des étudiants palestiniens, qu'il présidera de 1952 à 1956. Il y rencontre des camarades dont beaucoup deviendront, avec lui, les fondateurs du Fatah : en particulier les futurs Abou Ayyad et Abou Jihad. A 28 ans, s'éloignant prudemment de l'Egypte de Nasser où les liens qu'il a noués avec les Frères musulmans font de lui un hors-la-loi, il se rend au Koweït, où il est engagé comme ingénieur au ministère des Travaux publics. C'est de cet émirat, alors refuge de nombreux Palestiniens, que le « Bâtisseur » jette secrètement les fondations de son mouvement nationaliste, le Fatah. Dès 1963, Ahmed Ben Bella, le premier président de l'Algérie indépendante, lui accorde son soutien, puis l'emmène dans ses voyages officiels. Mais, bientôt, à la suite d'une réunion houleuse, le Fatah décide de s'engager dans la lutte armée en créant une branche militaire, al-Asifa (« la tempête ») : dans la nuit du 31 décembre 1964 au 1er janvier 1965, dix commandos palestiniens partent accomplir dix opérations terroristes contre des installations israéliennes. Entré dans la clandestinité du fait de cette évolution belliqueuse du Fatah, Arafat n'en ressortira qu'après la défaite arabe de la guerre des Six-Jours, en 1967. Début 1969, le voici élu chef de la toute jeune Organisation pour la libération de la Palestine. Les fedayins ont alors une réputation de héros dans tout le Proche-Orient pour avoir lutté, parfois au corps-à-corps, contre l'armée israélienne, en mars 1968, lors de la fameuse bataille de Karameh, dans la vallée du Jourdain. C'est l'époque où l'Occident découvre à la Une des journaux, dont celle du magazine américain Time, le visage mal rasé d'Arafat, son keffieh, son blouson de cuir. « Je n'ai pas le temps de me raser », assure-t-il à ceux qui voient dans cette barbe naissante une observance du Coran. 
 
 
 
Et c'est vrai que la vie de l'homme au keffieh, qui deviendra un jour Prix Nobel de la paix, ne fut pas de tout repos. Non seulement il travaille quotidiennement plus de quinze heures d'affilée, de préférence la nuit, mais il lui faut constamment s'efforcer de concilier tout le monde : organisations rivales du Fatah au sein de la centrale palestinienne, pacifistes et partisans de la lutte armée, régimes arabes extrémistes ou conservateurs soutenant financièrement l'OLP... Un périlleux exercice d'équilibrisme et de diplomatie qui l'oblige souvent à un certain immobilisme et lui vaut de solides inimitiés. Plusieurs fois on tentera de l'éliminer, et, sur la liste de ses tueurs potentiels, les Israéliens figurent loin derrière quelques-uns de ses « frères » palestiniens les plus radicaux qui l'accusent de capitulation, voire de trahison... Ces déchirements au sein de la famille palestinienne et arabe seront particulièrement éprouvants pour le leadership d'Arafat dans les années 1970-1980, avant que les mouvements islamistes ne viennent se jeter dans la mêlée à Gaza. La première de ces deux décennies à hauts risques s'ouvre avec le terrible « Septembre noir » de 1970 à Amman. Pour briser l'irrédentisme des 40 000 combattants palestiniens installés dans le royaume hachémite, la répression de l'armée jordanienne sera terrible. Mais Arafat tiendra, au plus fort de la sanglante bataille, à rester « au milieu de son peuple », alors que plusieurs régimes arabes l'exhortent à accepter de se mettre à l'abri. Pour un temps brisée, la résistance palestinienne n'en devient que plus imprévisible. Les détournements d'avion, les attentats terroristes vont se succéder, à commencer par la tuerie lors de la prise d'otages aux Jeux olympiques de Munich, en 1972, où 11 Israéliens trouveront la mort. Face à cette radicalisation, Yasser Arafat apparaît minoritaire et manque de vaciller tandis que les « durs » du Fatah lui reprochent sa mollesse, ses multiples concessions. Il doit alors son salut à une médiation algérienne. Au lendemain de la guerre arabo-israélienne d'octobre 1973, le chef de l'OLP va cependant marquer un point décisif. Le 13 novembre 1974, du haut de la tribune des Nations unies et devant une salle archicomble, l'homme au keffieh s'écrie : « Je suis venu porteur d'un rameau d'olivier et d'un fusil de révolutionnaire. Ne laissez pas tomber le rameau de ma main. » L'assemblée de l'ONU l'ovationne pendant plusieurs minutes. Arafat, lui, jubile. 
 
 
 
Mais au Liban, où, dans le sud de ce petit pays, ses fedayins ont bâti un véritable Etat dans l'Etat (on appelle alors le Sud-Liban le « Fatahland » !), une autre impitoyable guerre l'attend. Ce n'est plus le temps du militantisme et du verbe, pas encore celui de la diplomatie ni de la gestion d'un ersatz d'autonomie. C'est l'heure du combat, du kalachnikov, des salves d'« orgues de Staline » tirées du Fatahland sur les villages de Galilée ou dans le brasier de Beyrouth, en proie à une guerre régionale syro-palestino-israélienne que l'on prétend civile ou confessionnelle. Arafat sait que sa tête est mise à prix, tantôt par les Israéliens, tantôt par ses « protecteurs » de Damas, qui manipulent contre lui les éléments palestiniens les plus extrémistes. Le terroriste Abou Nidal tentera plusieurs fois de l'abattre. Mais le vieux renard, qui ne dort jamais deux nuits au même endroit et utilise toutes les ruses pour échapper à ses tueurs û il se déplace parfois caché dans une ambulance et change à la dernière minute l'heure et le lieu de ses rendez-vous û déjoue tous les pièges, à la différence de son entourage. Ainsi, le Dr Issam Sartaoui, son précieux négociateur du rapprochement jordano-palestinien, prélude au plan de paix Reagan, sera assassiné en 1983, au Portugal, par le groupe d'Abou Nidal. Quelques années plus tard, ce seront les Israéliens qui liquideront Abou Jihad, le bras droit d'Arafat, à Tunis. Pourtant, si le chef de l'OLP parvient à sauver sa peau, il ne pourra éviter de tomber dans la nasse que lui tend Tsahal lors du siège de Beyrouth-Ouest, durant l'été 1982. Avec ses combattants, il quitte le Liban par bateau, dans la ligne de mire des tireurs d'élite israéliens, mais sous protection de la force multinationale, pour un nouvel exil vers la Tunisie. A peine les fedayins et leur chef sont-ils partis qu'intervient le terrible massacre, exécuté par les milices phalangistes alliées d'Israël, de centaines de civils désormais sans protection dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, proches de Beyrouth. Arafat reviendra brièvement au Liban en 1983 pour combattre, dans le nord de ce pays, aux côtés des « loyalistes » du Fatah encerclés à Tripoli par l'armée syrienne, bien décidée à prendre le contrôle de l'OLP. Devant la pugnacité de la résistance d'Abou Ammar et de son petit millier de fidèles, Damas doit concéder un cessez-le-feu, tandis que l'ONU supervise l'évacuation du dernier carré d'irréductibles et de leur chef. 
 
 
Vincent Lugeux et Alain Louyot 
 
Sources : Lien vers http://www.levif.be/CMArticles/ShowArticle.asp?articleID=900§ionID=2> 
 
 
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Modifié en dernier lieu le 16.11.2004
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